L’ignorance est-elle une force ?

Je viens de commencer à lire 1984, que je n’avais encore jamais lu – et c’était un gros manque à ma culture littéraire je pense (je ne parle pas ici des Livres qu’il faut avoir lu, mais bien de ceux que j’aimerais avoir lus). Une des phrases utilisées comme slogan par le parti m’a posée question : “ignorance is strength”, soit “l’ignorance est une force”. Au premier abord, évidemment j’étais opposée à cette idée, je l’étais même déjà avant d’entamer ma lecture tellement cette phrase est connue. Cela ne vous étonnera sûrement pas, je suis persuadée que le savoir, la connaissance, sont des outils et parfois des armes. Iels peuvent être utilisé·es à bon escient, par exemple pour étayer par des études scientifiques une réalité, ce qui peut permettre à des groupes opprimés de prouver que leurs expériences des discriminations vécues ne sont pas des cas isolés mais bien des problèmes systémiques. Mais iels peuvent aussi être une arme utilisée par les dominant·es pour asseoir leur pouvoir et justifier leur maltraitance – je pense ici notamment à la maltraitance médicale, cas dans lesquels des médecins, au prétexte de détenir un savoir qu’iels veulent infaillible et indiscutable, se permettent des comportements et paroles violent·es et contraires au code de déontologie des médecins (à ce sujet, lire l’excellent essai Les Brutes en Blanc, de Martin Winckler). Bref, on le voit, pour moi le savoir est un outil dont nous, groupes opprimés, avons besoin pour combattre les groupes oppresseurs (et je n’oublie pas que je fais partie de plusieurs d’entre eux !) et le système qui institutionnalise ces relations d’oppression. La réponse à la question “l’ignorance est-elle une force?” me semblait donc évidente.

Mais ces derniers temps, j’ai énormément eu de problèmes liés à ma santé mentale. Ce n’est pas le sujet ici, j’en parlerais peut-être plus tard mais voilà, une chose qui ressort de ces évènements : ne pas savoir, ne pas être au courant, c’est un privilège. Nous jouons beaucoup au jeu du clivage (gauche/droite, cf cet épisode d’Ouvrez Les Guillemets) avec mes ami·es, sur environ tout et n’importe quoi (typiquement,, une chaise, c’est de gauche ou de droite?). Une question pour laquelle la réponse n’était pas si simple (une chaise c’est de gauche, battez-vous dans les commentaires !), récemment : “une personne non politisée est-elle de gauche ou de droite?”. Je trouve ça compliqué à décider, car la conscience de classes – je parle ici de groupes opprimés, pas juste les riches VS les pauvres – a progressivement (et sciemment) été effacée ces dernières décennies, aussi est-ce difficile de reprocher à des groupes opprimés de ne pas avoir conscientisé et revendiqué les oppressions qu’iels vivent. L’apolitisme est parfois une nécessité de survie, parce que quand on travaille deux boulots merdiques avec plusieurs enfants à charge dont il faut s’occuper quand on est pas au taf, on n’a pas le temps de se poser pour réfléchir à ce que l’on vit. Cela ne veut pas dire qu’on n’en a pas conscience. Mais on n’a pas forcément les moyens ni le temps d’articuler ce que l’on vit. On reproche souvent aux abstentionnistes leur absence de participation à la vie citoyenne. Et s’il est vrai qu’il existe, comme moi, des personnes qui refusent de participer à ce processus prétendûment démocratique par revendication politique, il existe aussi – dans quelles proportions, cela reste à déterminer – des personnes qui n’y participent pas par manque de temps, d’intérêt, par impression que cela ne changera rien. Cet “apolitisme” tel qu’on l’entend souvent, est, de fait, très révélateur des failles de notre “démocratie”. Bref, ces personnes, et on l’a bien vu pendant le mouvement des gilets jaunes cette année, se rendent bien compte que ce qu’elles vivent n’est pas “normal” mais n’ont pas forcément eu l’occasion de s’organiser pour contrer le “si on veut on peut” ambiant. C’est d’ailleurs un des enjeux majeurs d’un mouvement social que de pouvoir créer des espaces de rencontres et d’échanges entre personnes qui vivent les mêmes choses – ou d’ailleurs ne les vivent pas, mais pourraient y être confrontées, par exemple comme ce fut le cas pour les premières campagnes d’Act Up contre le VIH. Dans une société qui veut nous faire croire que chacun de nos problèmes n’existe que de notre manque de volonté, de travail, de mérite, comment accuser celleux qui n’ont pas les bons outils pour comprendre ce qu’iels vivent? L’ignorance serait ainsi une force, une force pour celleux qui détiennent le pouvoir et nous oppriment, et nous maintiennent dans cette ignorance.

Enfin, que dire de leur ignorance à elleux ? Que dire, par exemple, de tou·tes les blanc·hes qui se sont insurgé·es des violences policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes, quand les habitant·es des banlieues les dénoncent depuis plusieurs années ? Que dire, encore, de tou·tes ces mecs cis qui ont semblé soudain prendre conscience du caractère systémique du viol pendant #MeToo, mais qui ont fermé les yeux – parfois avec un tranquille “nan mais tu sais comment il est, mais c’est pas méchant” – sur les comportements problématiques de leurs potes – et qui continuent même à le faire pour certains ? Quelle(s) excuse(s) ont-iels donc ? Certes, s’informer prend du temps, énormément de temps. Je m’entends souvent dire que c’est “une chance” que j’aie eu six mois d’arrêt maladie après m’être cassée une vertèbre, parce que j’ai eu six mois pour me renseigner sur des tonnes de sujets. Pour devenir une un peu meilleure alliée sur les sujets qui ne me concernent pas (et conscientiser ceux qui me concernent). Apprendre peut aussi être un processus très difficile mentalement, devant la gargantuesque masse des choses qui ne vont pas, et le sentiment de notre incapacité à y faire quoi que ce soit. Mais finalement, le simple fait de ne pas être au courant signifie aussi qu’on ne vit pas ces oppressions. C’est donc un privilège. Si j’avais cette conversation avec certain·es potes, c’est le moment où j’aborderai le fait que je dois en apprendre le plus possible pour être un peu moins une grosse merde. Ce sentiment vient de choses pas très chouettes dans ma santé mentale. Je trouve que ça n’en est pas moins vrai. Dire “je ne savais pas” sur un sujet, pour moi, ça devrait avant tout être un moment pour 1. fermer sa gueule et essayer de retenir ce que nous explique la personne en face et 2. se noter quelque part de se renseigner un minimum sur ce sujet-là. Et jamais une excuse pour exiger de la pédagogie, ou pire expliquer à la personne en face une chose à laquelle on ne connait rien (les mecs cis sont particulièrement brilliants à ça). Forcément, certains sujets nous intéressent plus que d’autres, on se sent plus concerné·e par telle oppression que par telle autre, et je l’ai dit, tout cela prend du temps. Reste que ne pas savoir est un privilège que l’on a lorsque l’on ne vit pas une oppression. C’est aussi pour ça que d’avoir des personnes concerné·es par un peu tout dans les lieux de pouvoir et de décision est si crucial : ces personnes savent.

Si l’ignorance est une force, ce n’est donc que dans le cadre d’un système oppressif. L’ignorance n’est force que pour celleux qui sont en position de pouvoir et de domination. A nous, donc, de continuer à créer, partager, échanger, diffuser ce que l’on sait et savoir reconnaître, surtout dans les situations où nous avons le pouvoir, que nous ne savons pas et que nous avons besoin de l’avis de celleux qui savent.

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