Burn-out militant ?

Je suis énervée et déprimée. Un état mixte assez sympa ou j’oscille entre l’envie de faire mille choses et la fatigue permanente d’avoir l’impression de rien n’avancer du tout. Alors je fais rien. Depuis plusieurs mois, je fais rien. Je vais plus en manif, je réponds à peine à mes mails, j’annule toutes mes réunions au dernier moment pour des raisons plus ou moins valables, je n’écris pas, même pour moi-même, et je noie mon cerveau sous des tonnes et des tonnes de choses à faire. Alors que j’écris ces quelques phrases, une petite voix en moi me demande si ce n’est pas juste la culpabilité et la fatigue qui me font dire tout ça. Peut-être que c’est juste que je profite d’exister depuis quelques temps. Peut-être que je suis rongée de culpabilité d’en profiter. Peut-être que je n’arrive pas à trouver ça normal de ne pas être mal tout le temps, alors j’invente des raisons de l’être. En vrai, j’en sais rien, j’arrive pas à comprendre qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui est de l’autosuggestion. Je comprends rien à comment je fonctionne. Je fais semblant. Depuis plusieurs semaines, toutes les semaines (ça fait deux fois ‘semaines’) je me mens à moi-même et à mon psy. Vraiment? Ou est-ce que ce sont juste les vacances qui perturbent mon rythme à tel point que je suis perdue (déso pour celleux qui jouent) ? Vraiment, je suis paumée. Militer c’est trop dur. Rien n’avance de toute façon. C’est même de pire en pire. On va dans des assos qu’on pensait safe pour s’y faire agresser. Se prendre dans la gueule que nos vies devraient être racontées par d’autres parce qu’on y met trop d’émotion. Trop de violence. Je vous emmerde. Ce texte n’a ni queue ni tête.

Dans mon collège, dans une de mes classes de 5e, je connais trois filles qui se mutilent. Deux ont pensé au suicide. La troisième va en hôpital de jour tous les week-ends pour anorexie mentale. Ses parents (et elle, “un peu”) veulent pas que le collège soit au courant. Qu’est-ce que je suis censée faire face à cette merde ? On est con·nes à être de gauche. A douter de nous-même, à penser qu’on est nul·les. A pas oser vouloir ce qu’on veut, même et surtout pour nous-mêmes. Toi qui me lis, là, arrête de dire que t’y arriveras pas, que t’as pas le niveau. ARRETEUUUUUH. TUT. NOOON. STOP. J’en ai marre des “adultes” qui croient pas en nous. De ce système capitaliste de merde qui a fait qu’on culpabilise de pas être productif·ves tout le temps.

Je suis censée être en vacances, et je passe un nombre non négligeable d’heures à m’engueuler de tous les trucs que je devrais être en train de faire et que je fais pas et que j’aurais du faire depuis des semaines. Depuis février (et même mi-janvier si je suis complètement honnête), je me suis concentrée sur mon travail (prof de maths à mi-temps) et la préparation du concours de sage-femme, probablement le truc qui m’ait le plus tenu à cœur de toute ma vie. Quand je ne bosse pas pour un de ces deux trucs, je cuisine pour mes potes, parce que j’adore ça et que ça me fait me sentir utile. J’essaie d’organiser des choses avec elleux. Même mes temps de pause sont calculés, chronométrés, planifiés. Je suis la police de moi-même. Et d’après mon psy, c’est nécessaire par rapport à ma santé mentale. M’enfin, ACAB, de moi-même aussi. Ça avait l’air de fonctionner relativement bien. A part que je suis ultra-dépendante et reloue avec les potes que j’appelle tous les deux jours parce que nouveau début de crise à enrayer, j’ai pas eu de gros coup bas. Ni trop d’abus en hypo non plus. J’arrive à gérer la culpabilité de pas avoir le temps de faire autre chose. Mais là, en étant en vacances, et en découvrant des mails que j’avais un peu mis de coté, je me rends compte de mon absence de travail de militante ces derniers mois. Je sais que j’ai globalement arrêté de parler à certains de mes meilleur·es potes parce que tout ce qu’iels font me mettent mal à l’aise. Et iels ont beau me dire de pas culpabiliser, genre c’est possible. J’ai pas la carte kiwi moi. Bref, références pourries à part, j’ai dix milles projeeeeets (c’était la dernière promis) dans la tête, plein de trucs cools que j’ai envie de faire, mais dès que j’essaie de m’y mettre je me dis juste que je fais tellement rien en ce moment que c’est même pas la peine. Qu’au moins, si les gens pensent que je suis en burn-out militant… Enfin c’est le cas, donc plutôt qu’iels se disent que c’est pas terminé, personne me demandera des trucs. Ça sera juste “nan mais Cam elle est pas en état en ce moment”. D’un certain coté, ça m’arrange d’être pas en état, parce que j’ai juste pas envie de militer en ce moment. J’ai l’impression que ça sert à rien. Je passe ma vie à avoir les mêmes conversations avec des personnes différentes. Faut tout recommencer ou presque à chaque fois. Tu peux écrire mille textes, les gens veulent que tu leur réexpliques tout en face. Alors au moins, si je milite pas, j’en parle pas – oui, parce qu’IRL, je passe mes journées à raconter ma vie. Si j’en parle pas, les gens me posent pas de questions. Donc j’ai rien à expliquer. La paix relative, if you will. Bien sur, ça fout toujours autant la haine de voir tout ce qu’il se passe dans ce monde.

J’ai des potes qui ont monté Les Justes, d’Albert Camus. Je suis pas sure qu’iels aient vraiment compris pourquoi la pièce m’avait autant fait pleurer. Si vous l’avez pas lue ou vue, je la recommande, c’est inspiré d’une histoire vraie et ça parle d’un attentat contre un Duc en Russie en 1905, organisé par un groupe de révolutionnaires socialistes. En dehors des discussions absolument géniales entre les membres du groupe sur la meilleure forme de révolution et sur jusqu’où il est possible d’aller pour cet idéal, beaucoup de passages de la pièce parlent de la violence subie par les opprimé·es. A certaines phrases, j’avais des noms de personnes tuées pour leur militantisme ou même juste parce qu’iels existaient qui me sautaient à la gorge. Je pense pas que mes potes non militant·es qui ont été voir la pièce aient vécu ça. Tout ce qu’il se passait sur scène était réel, très réel. D’une certaine façon, c’était un bon exutoire. Mais en même temps, même là, pas de répit face à la culpabilité. C’est vrai, après tout, pourquoi je ne passe pas mes journées à me battre dans toutes les assos que je connais? Pourquoi je donne pas ma vie à la révolution, moi ? C’est pas comme si j’y tenais beaucoup, de toute façon… Sale impression de m’être enlisée dans un quotidien confortable d’où je dénonce sans me mouiller. Et en même temps, j’essaie de vivre. J’essaie d’accepter que j’ai le droit à un vrai suivi psy, qu’en me battant pour avoir mes propres droits ce sont ceux de tou·tes que je défends. Mais j’ai l’impression d’être très égoïste. Je me console en me disant que si je suis prise en sage-femme, je pourrais faire une différence et pas seulement pour moi-même. En aidant directement les quelques un·es de mes potes à qui je peux être utile. En propageant la véganie un repas à la fois. Finalement, c’est pas si mal, ce que je fais en ce moment. Je culpabilise de ne pas agir à des échelles plus globales, oui. Peut-être qu’il faut que j’arrive à voir dans l’échelle très locale la forme de militantisme qui me convient en ce moment, que j’intègre mieux que tout est politique, en fait. Peut-être que j’ai juste pas encore trouvé mon équilibre. Sûrement, même. Ça va un peu mieux, je crois, maintenant que j’ai écrit tout ça. Merci à tou·tes celleux qui m’entourent et me soutiennent, vous m’êtes indispensables et je vous aime très fort.

Plein de love,

CamEpicenes

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