A propos de la fatigue

Cette semaine, j’ai eu l’occasion de me rendre compte de la préciosité d’un de mes meilleur·es ami·es, et comme j’y ai repensé plusieurs fois pendant la semaine, je me suis dit que ça valait le coup d’en faire un article. Mardi soir, grosse soirée, on a fait la fermeture du bar avec deux amis, puis after chez moi (notamment parce qu’on trouvait plus aucun kebab d’ouvert !). Une soirée entière de discussions plus ou moins animées sur un peu tous les sujets, et les fatigues militantes et émotionnelles qui s’accumulent. Qu’on soit bien d’accord, hein, ce sont mes potes avec qui j’étais, donc pas non plus d’énormes engueulades à base d’insultes sexistes/racistes/queerphobes/etc. Mais quand même plein d’explications, de pédagogie, un certain nombre de reprise d’insultes pas « voulues » oppressives. Bref, on enchaîne la soirée, l’after, on boit, on discute, je sens la fatigue monter. Finalement, vers 3h30, je sens que c’est trop. Je lâche un « bon, ouais, ça suffit, je vais aller me coucher ». L’ami avec qui je discutais (on était trois mais surtout deux à parler) s’est levé, m’a aidé à ranger, et est parti sans râler. Quelques minutes plus tard, il m’envoyait quelques messages très gentils disant qu’il espère n’avoir pas abusé.

Cette réaction est malheureusement très rare, et donc d’autant plus appréciée. Quand on est militant·e, peu importe sur quel terrain, et qu’on le revendique, les gens veulent qu’on fasse (beaucoup) de pédagogie. C’est compréhensible, du moins quand c’est fait raisonnablement, c’est à dire pas en permanence, en prenant en compte le contexte du lieu, de l’heure, du taux d’alcool/drogues, etc. Parce que, oui, je suis militante en autres pour apprendre des choses aux gens, et faire avancer les choses par ce biais. Ce n’est pas ma seule raison de militer, mais c’en est une. Ce n’est pas le cas de tou·tes, mais généralement dans ces cas-là on a juste le droit à des remarques JeVaisT’ApprendreTaLutteTM. Bref, moi, je veux bien faire de la pédagogie. Mais pas mille heures par jour. Hé oui, peut-être que vous m’avez juste posé une ou deux questions. Mais peut-être que c’est la 4e fois que j’y réponds. Étant hypersensible, et avec des ressources d’énergie limitées selon les jours (je parlerai sûrement de ça plus en détail un jour), il y a des moments où je n’ai juste pas l’énergie de continuer une discussion. Ca m’est déjà arrivé de juste me lever et partir. Bien plus régulièrement, je coupe aussi des conversations en plein milieu. D’autant plus qu’avec les virages à 180° de la cyclothymie (suspectée, pas encore diag mais j’y travaille), une minuscule remarque peut me faire passer de « tout va bien, je gère » à « je devrais juste mourir ».Sympa, hein ?

Une autre chose très importante à prendre en compte : si on milite, c’est souvent qu’on a nous mêmes vécu des trucs pas simples. Par exemple, à la conférence qu’on donnait avec des potes pour animer un weekend fédératif d’ISF, on ouvrait les « tableaux » de la conf’ avec nos propres anecdotes. Plusieurs potes m’ont demandé pourquoi aucune de mes anecdotes n’étant directement reliées à mon action militante (même si pas toujours identifiée par l’école comme telle) dans l’école. La raison, c’est que j’ai eu plusieurs situations à gérer très liées à mon école cette dernière année. Et que maintenant, en parler me fait passer dans un état de rage, de lassitude et de profonde tristesse à la fois. Sur pas mal de sujets, comme en parle très bien Kat Blaque dans sa dernière vidéo, notre réponse à la demande de pédagogie et d’explications rationnelles a peu de chances d’aboutir. Vos questions ne sont fictives que pour vous, de vos positions dominantes. Pour nous, elles sont éminemment personnelles, intimes, violentes. Elles font ressurgir des traumas dont on ne peut ou veut pas parler, et qui pourtant hantent nos mots. En lisant un roman autour du VIH, qui se déroulait en 1992, plus tôt aujourd’hui, j’ai été de nouveau marquée par l’importance de ce fait ; on ne connaît jamais la vie des autres. Si un sujet semble trop difficile pour quelqu’un·e, d’autant plus s’iel arrive à le dire, changez de sujet. Laissez-là aller faire un tour dehors, même de quelques heures, seul·e, si c’est ce qu’iel veut. Sauf instructions précises de la personne au préalable (ça peut être le cas pour les personnes suicidaires, je sais que ça m’arrive avec des potes de leur dire « ce soir je suis pas bien, me laisse pas rentrer seule »), iel a toujours le droit à son autonomie et sa liberté de choisir ce qui va l’aider. Si c’est de vous larguer en pleine soirée pour aller marcher, merci de lae laisser faire et de ne pas lui reprocher ensuite. Parce qu’en ce qui me concerne, j’ai de moins en moins l’envie de me faire du mal pour pas grand-chose en échange (enfin, dans ce genre de cas quoi), donc vous allez juste plus me voir si vous ne comprenez pas un simple « pas ce soir/on en parle plus tard/là j’ai pas l’énergie/on peut changer de sujet ? ».

Acceptez que la personne en face de vous n’a pas votre vécu, mais le sien propre, et que, pour des raisons qui peut-être vous échappe, un sujet est trop difficile. Ou qu’elle n’a pas l’énergie d’en parler. Ou les deux. Tout ce que je demande ici, mais apparemment c’est difficile à comprendre pour beaucoup, c’est un peu d’empathie dans vos interactions avec vos potes, surtout si vous savez qu’iels ne sont pas au top de leur forme ou en situation de handicap. A celleux qui le font déjà, merci ❤

Prenez soin de vous, et des autres.

CamEpicenes

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