Trop dur à entendre

CW dépression, automutilation, suicide

Salut salut,

Je fais jamais ça, parce que je n’aime pas beaucoup présenter des gens comme des « maîtres » dont il faudrait suivre les enseignements (surtout que bon, souvent, ce sont des mecs cis het blancs riches, qui ont abusé de meufs, et tout le monde décide de l’ignorer), mais je viens de lire Mon Suicide d’Henri Roorda, qui s’est suicidé après avoir terminé ce cours ouvrage, et une citation m’a marquée que je voudrais partager en guise d’introduction : « J’aime énormément la vie. Mais pour jouir du spectacle, il faut avoir une bonne place. ».

Je suis actuellement en week-end de formation et de sensibilisation d’Ingénieurs Sans Frontières, week-end dont je participe à l’organisation et qui a pour thème “Des relations de genre au cadre de l’ingénieur·e, comment mobiliser les étudiant·es en école sur la transformation de leurs représentations sociales ?”. Hier, avec deux amies elles aussi non valides, on animait un atelier intitulé “Croiser sexisme et validisme, une meilleure façon de comprendre les deux?”. On avait construit l’atelier autour de trois temps de travail : d’abord, un jeu dit « du pas en avant », puis un jeu « si la france était un village », et enfin une analyse de situations. Le premier temps consiste à distribuer des cartes personnages aux participant·es, et à lire des affirmations du style « je n’ai jamais eu peur de me faire agresser ou harceler au travail ». S’iels pensent que la réponse à l’affirmation énoncée est « oui » pour leur personnage, les participant·es avancent d’un pas, sinon iels ne bougent pas. Le deuxième temps consiste à essayer d’établir les statistiques françaises que l’on veut présenter au cours de l’atelier : les participant·es doivent diviser la salle pour représenter le pourcentage de personnes, pour chaque statistique cherchée. Par exemple : combien de personnes en france vivent en situation de handicap ? On se représente alors la salle comme étant la population française, et on divise : un bloc « en situation de handicap » et un bloc « pas en situation de handicap ». Et les participant·es discutent de pourquoi cette répartition quelques minutes, essayent d’y réfléchir, et ensuite l’animateurice donne la réponse. Dans ces deux premières parties, on présentait donc des situations certes réelles mais très impersonnelles. Dans le dernier temps, il était prévu que l’on prépare des situations réelles de croisement entre validisme et sexisme vécues en école d’ingénieur·es.

Je dis « il était prévu », parce que je devais faire ça cette semaine. Mais que cette semaine, j’étais pas en état. Je suis rentrée de Kobenhavn dimanche soir, après 4 jours très chouettes mais complètement épuisée de mes vacances de fin d’année dans l’ensemble. [Je reprends ce lundi soir] Je suis donc rentrée dimanche soir, et là j’ai un peu pris dans la tête deux semaines de rush non stop – sachant que globalement, la dernière fois que j’ai fait une semaine sans deadline au bout et travail le week-end, c’était… en octobre. Et que je passais alors ma vie à chercher un appart, bref – : entre la gestion des horreurs familiales des « fêtes de fin d’année », l’organisation du nouvel an, les allers-retours avec jamais deux nuits de suite le même matelas (ce qui rend mon dos dans un état de tu-m’emmerdes-tsais-quoi-même-plus-je-t’aide-tu-vas-avoir-mal-dès-que-t’ouvres-les-yeux – d’autant plus que je n’ai pas eu kiné de toutes les ‘vacances’)… Vous avez compris l’idée. Donc lundi j’ai encore à peu près tenu bon, et puis lundi soir… C’était terminé. J’ai commencé la soirée dans un état d’énervement incroyable, et qui ne faisait que monter. Avec un peu de recul, je me rends compte que c’était peut-être la forme épuisée de l’hypomanie que je testais là. Et à un moment, ça a cassé. Vraiment, j’étais en train de ranger mon linge en déconnant avec ma coloc et un pote, et là plus rien, je m’énerve, j’ai envie de casser des trucs, je comprends pas pourquoi, et je plonge. Y’a pas eu de fonds du puits. J’ai passé la suite de la semaine a découvrir de nouvelles profondeurs. Enfin, « nouvelles ». S’endormir en étouffant les pleurs dans l’oreiller, voir si me couper avec un couteau (qui n’était même pas tranchant alors que c’est sensé être un couteau de cuisine, c’en était navrant) provoquait de la douleur, avoir envie de voir le sang couler pour voir si ça me ferait réagir, penser que je suis un poids pour tou·tes celleux qui me connaissent, avoir envie de « m’étendre sur l’asphalte, et me laisser mourir » … C’est pas trop des nouveautés. Faut vraiment que je tienne un journal plus complet et régulier, parce que j’arrive pas à savoir si j’ai déjà vécu cette longueur de dissociation et de dépression à ce niveau. J’ai tout de même réussi à aller au travail, aller à ma journée d’observation d’une sage-femme de mercredi, et répondre (certes brièvement et avec quelques heures de décalage – ce qui est très inhabituel pour moi) à mes messages. Je m’excuse d’ailleurs auprès de celleux (coucou Lola <3) avec qui je n’ai pas été très agréable. Enfin voilà, une fort bonne semaine. Je suis plutôt bien entourée, et notamment une amie qui connaît ce genre d’état et m’a comme toujours pas mal aidée. Elle a notamment pris le relai pour la préparation d’une partie de l’atelier dont il était question au début de cet article. Oui, c’était un long détour, mais on y revient ! Au fur et à mesure de l’avancée de la semaine, on devenait tou·tes moins sur·es de ma présence le week-end. Perso j’avais plus aucune envie d’y aller, j’avais juste envie de passer mon week-end dans mon lit à me faire oublier du monde pour pouvoir mourir sans que ça blesse qui que ce soit. J’ai essayé d’annuler mon billet de train. Sauf que je l’avais pris avec celui d’un pote. Et que je pouvais pas annuler mon billet sur internet sans annuler le sien. Je me suis un peu résolue à aller au week-end, sans vraiment savoir si je serai en état ou pas, en hésitant à descendre à Paris et aller me rouler en boule chez mon grand frère ou chez un pote sans prévenir qui que ce soit d’autre qu’eux, et en les appelant à la dernière minute… Et puis, allez savoir pourquoi (si vous trouvez, appelez moi sérieux), jeudi soir, je suis remontée d’un coup. Dépression encore à 14h, et tout en haut à 22h. J’ai rien compris à ce que faisait mon cerveau, mais au moins j’ai pu faire mon week-end épuisée mais plus en dépression !

Et doooonc, sur ce 3e temps de l’atelier, on aurait du avoir des situations d’intersectionnalité sexisme-validisme en école d’ingé·es, des cas concrets mais détachés de nous sur lesquels faire bosser les participant·es. Sauf que, bah dans l’état où j’étais, j’ai pas eu le temps de faire ça. On a donc commencé le 3e temps de l’atelier en demandant aux participant·es s’iels avaient des idées de cas vécus ou auxquels iels auraient assisté de plus ou moins loin. Iels en avaient pas (qui leur venaient ou qu’iels voulaient partager). Avec les deux autres animatrices, on a donc commencé à parler des nôtres. On a parlé de tentatives de suicide, de troubles du comportement alimentaires, de dissociation, d’absentéisme, de la gestion catastrophiques de nos écoles et thèses et tafs de tout ça. C’était violent, ouais. Nos vies le sont. On a pris un temps, sans doute un peu trop long, pour juste déverser nos vies. On a pris un espace de parole qu’on n’a jamais, ni dans la société, ni même dans nos diverses assos. On a affiché nos vécus comme jamais. C’était pas marrant. Peut-être qu’on aurait du pleurer, pour leur montrer que ça nous faisait pas rire. Peut-être qu’on a trop raconté certaines histoires, qu’à force, on s’en est distanciées, on a appris à les raconter sans éclater en sanglots, alors forcément, c’est plus froid, trop froid. Je sais pas. Toujours est-il que, mue par un désir de progresser et d’autocritique, j’ai conclus l’atelier par un temps de débrief et de commentaires de chacun·e des participant·es. Ce qui est le plus revenu, c’est que ça avait été violent à entendre, et qu’iels auraient aimé des pistes d’idées de choses à faire pour aider. Que là, iels avaient l’impression que tout était sombre, et qu’il n’y avait pas de porte de sortie. Qu’iels auraient voulu une lumière au bout du tunnel.

J’essaie de rester calme en écrivant cette partie de l’article. Je vais sûrement pas y arriver, vous êtes prévenu·es. De la lumière, nous, on en a pas. Nos vies sont dures à entendre ??? Elles sont dures à vivre. Vous me fatiguez, les valides et les mecs cis, à vouloir qu’on ménage vos petits sentiments. Je comprends, purée JE COMPRENDS que c’est chaud, ça fait mal, de se remettre en question et de vivre de l’empathie pour des gens qui en chient. Mais sérieusement, vous voulez des mouchoirs ?? « Vos vies sont trop dures à entendre » mais BAQUEUX DE MERDE vous vivez 2h un peu tristes parce qu’on vous partage ce qu’on vit au QUOTIDIEN. Le pire – LE PIRE – ce sont celleux qui ont OSE dire que la prochaine fois, ça serait peut-être mieux que ce soit des personnes non concernées qui animent, et qui prennent des personnages fictifs pour faire des mises en situation. Ah bah oui, on va prendre des gens non concerné·es pour MAIS NON MAIS CA VA PAS ?? Non, on se taira pas. On se censurera pas pour votre petit confort. Pour que vous ayez pas à entendre des trucs durs. On vous dit ces trucs, pour que vous compreniez. Parce que, dans nos voix, sur nos visages, vous ne pouvez pas doutez de la violence qu’on vit chaque jour. Vous ne pouvez pas nous remettre en question, dire que ça peut attendre (#laluttedesclassescestleplusurgenttmtc). Parce qu’en témoignant, en vous racontant des trucs aussi personnels – on a raconté des choses que nos familles ne savent pas, que certain·es voir tou·tes nos potes ne savent pas -, on espère que vous serez un peu moins con·nes à l’avenir. Que, par exemple, vous n’engueulerez plus un·e pote qui annule une soirée à la dernière minute quand vous ne connaissez pas sa situation de santé mentale (ou pire, que vous savez qu’iel n’est pas valide). Si vous mettre en situation d’empathie, et, oui, de tristesse voir de déprime, pendant quelques dizaines de minutes, peut permettre que vous réfléchissiez avant de balancer des clichés validistes, peut être qu’on aura aidé vos potes pas valides. Alors ouais, ça pique. Mais vous vous en remettrez. Et qui sait, vous aurez peut-être appris des trucs.

Évidemment, je me focalise ici sur ce qui s’est mal passé dans cet atelier, et surtout dans le débrief et l’« après ». Mais on a aussi eu des commentaires plus positifs, et surtout, perso, je trouve que d’avoir mis mal des valides pendant quelques temps, c’est un peu une victoire en soi. Ça prouve qu’on les a fait réfléchir. Je suis aussi super contente d’avoir réussi à tenir les 2h d’animation, et d’avoir eu ce temps de partage et d’échange. Je garde un souvenir globalement positif de cet atelier, et j’espère qu’il ne sera que la première pierre d’un long chemin pour détruire le validisme de notre asso et qu’on aide à le combattre partout ailleurs. Merci à mes deux co-animatrices, vous gérez et je vous aime fort ❤

A+

CamEpicenes

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2 réflexions sur “Trop dur à entendre

  1. Fedoap dit :

    Vouah … Je crois que je ne dirai rien de plus que ❤

    Et merci pour ton existence et son partage

    Tu (m') es précieuse Miss !
    Alors un second pour la route ❤

    La route est longue mais à plusieur.es : on va plus loin 😉

    :-*

    Aimé par 1 personne

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