(Ré-)orientation

Je suis en pleine rédaction – et modifications en chaine – de ma lettre de motivation pour la passerelle des études de sage-femme. Un des points qu’il est conseillé d’aborder, dans cette lettre, c’est “pourquoi vous ré-orientez-vous?”. Je galère un peu à répondre à cette question succintement pour ma lettre de motiv’, mais c’est une réfléxion que j’ai envie de partager avec vous. Je vais essayer de pas trop m’étaler mais bon je promets rien 😛

Pendant ma terminale S, j’ai hésité entre aller en classes prépa scientifiques et aller en 1e année de médecine. Et puis j’adorais les maths (j’aime toujours autant ça mais on en fait pas, en ingé, à moins de prendre ça en spécialisation), et ma maman, toute sa bande de potes et mon grand-frère sont ingé. Et comme j’ai passé une bonne partie de mon enfance/adolescence à m’entendre dire, par des profs ou des gens de ma famille, que j’étais pas au niveau par rapport à mon frère, bah dans ma tête, j’étais pas au niveau tout court. Aller en médecine, une voie où je serai toute seule si je comprenais pas des trucs, ça me faisait flipper. Alors je me suis dégonflée et je suis allée en classes prépa. C’est pas comme si mon frère m’avait donné des cours particuliers toutes les semaines pendant deux ans, je bossais toute seule. Mais j’avais un parachute. Reproducion des classes, tout ça. Et puis, j’ai adoré la prépa. Ouais c’était super dur, j’ai eu des soirées et des semaines horribles à pas comprendre ce que je foutais là et me dire que j’étais nulle. Mais, particulièrement en 2e année, j’ai eu des supers bons profs (parce que j’ai fait une bonne prépa, parce que j’avais des bons résultats au lycée, parce que j’avais une famille de cadres sup, on est bien d’accord). Ce qu’on apprenait, et la façon dont iels l’enseignaient, était fascinant. J’adorais mes cours, j’en aurais pas raté un seul pour tout l’or du monde (nan j’rigole, quand même pas, mais vous avez saisi l’idée). Et puis je suis arrivée à Centrale. Question cours, c’était plus du tout – mais alors du tout – ça. Du jour au lendemain, on passe d’une rigueur scientifique à toute épreuve, de cours difficiles mais passionants et avec des profs passioné·es, à des amphis de 300 personnes où tout le monde est sur son ordi (limite lae prof aussi). J’ai trouvé d’autres choses pour lesquelles me passionner. J’ai fait de l’associatif à en tomber par terre de fatigue. J’ai renoué avec la politique, petit à petit. Et puis, au fur et à mesure que les mois avançaient, en parallèle de mon engagement politique et militant, j’ai commencé à me demander ce que j’allais faire après.

Faut bien comprendre que, dans ma tête de meuf élevée au milieu d’ingénieur·es, mon rêve de gosse c’était de faire Centrale (bon, Paris, pas Nantes, mais je vous ai dit que j’avais pas le niveau :P). Ce qui se passerait après, beeeen c’était un grand flou. Je pense qu’une part de moi s’attendait à reproduire le schéma de la bande de potes de mes parents, justement : rencontrer un mec en école, avoir un taf et des enfants. Fin de l’histoire. Sauf que bon, entre temps j’ai grandi, je me suis rendue compte que je suis pas (mais alors P-A-S :P) hétéro, et au fur et à mesure des années, ce groupe de potes de ma maman, je l’ai vu se déliter. Les seuls couples encore ensemble, la femme avait arrêté de bosser en ayant des enfants. C’est la guerre dans tous les divorces. On a tou·tes, nous les enfants, été traumatisé·es (même si c’est pas forcément le terme qu’on emploie) par ces mêmes divorces. Iels bossent tou·tes, les adultes, pour des boites où jamais je ne mettrai un orteil, font des horaires absurdes, payé·es des salaires encore plus absurdes, ont oublié (ou quasiment) d’avoir une vie sociale et de famille, sont quasiment tou·tes de droite. Bref, pour plein de raisons, cet avenir-là, c’était plus pour moi. J’ai dû commencer à sérieusement me demander ce que j’allait faire dans ma vie, pourquoi et comment. Et c’était vraiment flippant – ça l’est toujours.

Je me suis dirigée vers le biomédical, en me disant que là au moins, mon travail d’ingé aurait pour but d’aider des gens. Que je pourrais faire en sorte que les groupes de patient·es test soient plus représentatifs de la diversité des humain·es. Quand je suis devenue vegan et antispéciste, et féministe militant à plein temps, je me suis dit que je pourrais intégrer ces combats-là à mon taf. Et puis j’ai fait des stages. Parce que l’école veut qu’on en fasse. Je savais déjà que les multinationales, c’était pas pour moi – trop de capitalisme. Que les start-ups non plus – je suis la nation française mais faut pas pousser, et puis là aussi, trop de capitalisme. Alors je suis allée faire mes stages dans des labos de recherche. En me disant que, là, le focus serait la recherche, et ce qu’on pouvait apporter comme amélioration pour les patient·es. Ben non. Dans la recherche comme partout, dans un monde capitaliste, faut d’abord trouver des financements. Donc monter des dossiers qu’on va aller présenter (“pitcher”, comme disent les commerdeux) aux grosses multinationales, voir pire, aux fonds d’investissement – d’énormes porte-monnaies financiers. On va avoir, du coup, des deadlines imposées par nos financeur·ses. Un certain nombre de papiers scientifiques à publier chaque année, pour prouver qu’on bosse. Et ce, peu importe le temps qu’on perd dans la recherche qui avance vraiment pour écrire les-dits papiers. Et puis, même si on arrive à être sur un projet financé par le public (c’est le cas de 80% de la recherche en France), il faut publier ses résultats. Donner de la thune à une revue pour qu’elle fasse relire nos articles par nos collègues (qui seront pas payé·es pour ça) et qu’elle les publie. Et ne plus jamais avoir accès à ce qu’on a fait, parce que le contenu de nos articles appartiennent désormais à la revue. J’ai fait des projets, aussi, avec des boites. Des projets où on se rendait compte, collectivement, que la solution de mamie-qui-peut-plus-cuisiner, c’est que sa famille puisse passer plus de temps avec elle, c’est d’amménager leur quotidien à tou·tes pour mieux prendre en compte ses handicaps physiques. Mais que ça, c’est pas possible, et puis ça nous ferait pas gagner de thunes, alors on va plutôt inventer un concept génial où on livre de la nourriture pré-cuisinée pour que mamie fasse quand même des plats mais que ça soit moins fatiguant, ou une cuisine connectée pour qu’elle oublie plus jamais un gâteau dans le four. Et que nous on paie grassement les actionnaires qui nous financent. Toutes ces choses m’ont complètement dégoutée de l’ingénierie. Quoique je fasse, peu importe de quelle façon j’essaie d’exercer mon métier, je n’aide personne à part des actionnaires. J’exagère un peu, ce que je fais en mémoire, je rends de compte à personne et à la fin, le but c’est d’aider des enfants atteint·es de dégénerescence nerveuse. Mais même là, au lieu d’accompagner leur handicap, le but c’est de les “soigner”… Et je paie 30 000€ mon année. Je paie pour produire de la valeur, c’est beau le capitalisme sérieux. Tout ce que je fait est profondément capitaliste et validiste.

Alors j’ai continué à chercher. J’ai regardé, avec ma vision un peu bancale et vénère de militante qui débute, où est-ce que je pourrais être utile, véritablement et quotidiennement. Je suis devenue Street Medic, pour utiliser ma formation de secouriste. Mais personne nous paie (malheureusement) à soigner les victimes des flics. Et puis il y a eu l’arrêt maladie. Me rendre compte, en avalant plein d’articles, de vidéos et tout le reste, que je pouvais être utile en écrivant, en partageant. Et me rendre compte, aussi, qu’on avait cruellement besoin de médecins qui soient féministes et convaincu·es par la convergence des luttes. J’ai hésité à reprendre médecine. Y’a aussi une passerelle pour y entrer quand on est ingé. Mais c’est bien plus long, ça serait bien plus dur émotionnellement (les dissections, le concours d’internat, entre autres), pour ne même pas être sûre d’exercer dans le domaine que je veux. Et puis j’ai appris que ça existait, les écoles de sage-femme. De maïeutique, pour employer le mot savant, et plus inclusif par ailleurs. Ca a été un déclic. Si je suis prise, dans quelques années, à peu près le même temps qu’une thèse, je pourrais exercer. Aider des personnes dans leur gestion gynécologique au quotidien, les accompagner dans une IVG ou une grossesse, pendant l’accouchement et après celui-ci. Je pourrais exercer en hosto pour aider dans des urgences, exercer en libéral et avoir un cabinet avec des drapeaux LGBTQI+ et des vulves en 3D partout sur les murs. Permettre à tou·tes de s’informer et de choisir la contraception et l’accouchement qui leur convient, à elleux.

Voilà. C’est pour ça que je ne veux pas être ingé. C’est un peu long pour tout faire tenir dans ma lettre de motivation, surtout que c’est pas la seule question à laquelle je dois répondre dans cette lettre. J’espère juste que je saurais transmettre tout ça au jury. Croisez les doigts pour moi.

Comme toujours, love.
CamEpicenes

PS Bon bah c’est bien raté pour écrire un article court… Déso xD

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Une réflexion sur “(Ré-)orientation

  1. La Nébuleuse dit :

    Wahou, c’est super courageux de se réorienter comme ça, et comme tu le dis, on a bien besoin de soignants sensibilisés comme tu l’es ! Bravo pour tout ça (et pour être Streetmédic aussi, j’admire énormément !)

    J'aime

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