Pas très valide – Ch.3

Ceci est le troisième chapitre d’une série d’articles sur mon handicap ; pour lire le précédant, c’est par ici ; pour tous les lire, par ici ! 😉

Coucou! Je sais, ça fait un moment que je n’ai pas avancé cette série, mais c’est long à écrire et mentalement épuisant… Donc j’avance doucement, mais je n’ai pas laissé tomber la série ! Bonne lecture 😉

Chapitre 3 : retour à la maison – du 11 janvier au 7 février 2017.

C’est donc l’heure du retour à la maison, enfin. Avant toute chose, mon premier repas hors de l’hôpital ! Ça fait du bien de manger assise sur une chaise et pas dans un lit, même si c’est compliqué de manger sans pouvoir se pencher du tout en avant ! Ensuite, il faut organiser le passage des infirmiers et installer mon lit médical. Et c’est assez facile, le lit médical est livré par la pharmacie à laquelle est passée ma coloc et directement installé dans ma chambre, où ma coloc a fait en sorte de démonter mon lit auparavant. Et puis l’infirmier arrive, il est super sympa et on s’organise assez rapidement, en même temps j’ai pas vraiment d’autres impératifs dans ma journée ahah. Je fatigue vraiment vite, donc mon après-midi passe rapidement vu que je dors.

Le lendemain, je sors pour la première fois : direction acheter la paire de baskets demandée par les médecins. Chaque pas avec des chaussures normales fait mal et est dangereux, parce que l’absorption des chocs par ma colonne vertébrale n’est pas bonne pour la fracture. Le médecin m’a donc demandé d’aller acheter les baskets avec la meilleure absorption des chocs possible. Je n’ai pas le droit de prendre le tram ni le bus, donc je dois marcher jusqu’au magasin de sport le plus proche, il n’est qu’à 700m mais ça me prend bien 30 minutes pour y arriver. Je dois faire plusieurs pauses sur le chemin, et j’ai super peur que quelqu’un.e me rentre dedans. Je ne m’en étais jamais rendue compte avant, mais quand on marche, on calcule en permanence notre itinéraire autour des personnes autour de nous : est-ce que je passe à droite ou à gauche ? Est-ce qu’il faut que j’accélère ou que je ralentisse un peu ? Et pour ces calculs, on se sert de la vitesse habituelle des autres, qu’on estime à leur tête (globalement, les personnes âgées marchent plus lentement que les autres, les jeunes marchent vite, les enfants sont imprévisibles). Mais moi, je ne corresponds pas à ce que les autres attendent. J’ai peur que quelqu’un.e surestime ma vitesse de marche et me percute. Je fais tout le trajet sur mes gardes, c’est d’autant plus fatiguant. Au magasin, je galère à trouver une paire qui m’aille, elles sont trop chères (et encore, ce sont les soldes !) et ont toutes des lacets, mais je ne peux pas me baisser pour les attacher ou les défaire. Je vais demander à une vendeuse, elle me conseille et me propose des lacets élastiques, pour que je puisse enfiler mes baskets sans avoir à faire de lacets. Ça fonctionne, j’arrive à mettre mes chaussures seule. Mais même avec les soldes, j’en ai pour 110€. Ah bah oui, faut pas croire que la sécu rembourse ça*. En tout cas, quel changement dans la douleur ! Avec la compensation de mes nouvelles baskets, j’ai presque plus mal en marchant. Ca me permet aussi de marcher un peu plus vite.

Se familiariser avec les infirmier.ères a pris quelques jours. J’avais déjà eu à apprendre à laisser de coté mon égo et le désir de m’occuper de moi-même à l’hôpital, mais en étant chez moi, c’était plus compliqué. Notamment parce qu’il fallait gérer les autres personnes qui pouvaient être dans mon appart à ce moment-là. Si certain.es ont été absolument parfait.es sur ce point, pas tout le monde, avec des gen.tes qui voulaient passer récupérer des affaires sur ces heures-là… On y reviendra.

Les premiers jours sont difficiles. Je ne m’attendais pas à autant de changements dans mon quotidien, je pensais pouvoir reprendre les choses normalement mais ce n’est vraiment pas possible, je fatigue très très vite, particulièrement parce que la position assise est à la fois épuisante et douloureuse. Du coup, je passe environ toutes mes journées à penser. Et c’est pas très cool, parce que je ressasse beaucoup ce qui s’est passé et le fait que j’ai aucune idée de comment ça va évoluer. Et en plus, j’ai énormément de choses à régler. Par exemple, j’avais payé mes billets d’avion et mon visa le matin même de l’accident. Il faut que je décale mon admission à Auckland, que je gère toutes les formalités administratives. Ma mutuelle m’explique que non, iels ne vont pas me permettre de décaler mes dates, et que tant pis pour moi, je vais payer 6 mois d’assurance santé à l’international pour rien. Iels m’expliquent que si je veux les décaler, je dois aller poster un courrier en recommandé. Mais c’est hors de question que je me fatigue pour ça, et heureusement avec mon ancien poste au bureau des élèves je connais la responsable de l’agence de Nantes, que je contacte et qui règle toute la situation. 250€ de moins à payer ! Les discussions avec l’Université d’Auckland ont été plutôt rapides, et mon prof principal à Centrale a tout géré de son coté pour que l’Ecole me laisse tranquille. A ce moment-là, j’étais payée par Siemens pour mon stage, il faut donc que je m’occupe des papiers pour l’arrêt de travail. Iels veulent aussi que je leur rapporte mon ordinateur de boulot, mais le centre de Nantes est à 30min de bus et 20min de marche, donc ça attendra. A ce moment-là, je découvre aussi les joies (non) d’être en arrêt maladie en tant qu’étudiant.e. A savoir, ne rien toucher du tout et n’avoir droit à aucune aide. En tant que stagiaire – mon stage devait se finir le 10 février – tu as le droit à la moitié de ta rémunération de stage si tu es au dessus du minimum légal, et sinon… Bah à rien. Vive la précarité. J’ai remercié mes profs d’avoir fait payer d’abord Centrale puis Siemens pour mon stage et pas l’inverse ! En plus, pour le coup Siemens ont été très cools, iels m’ont laissé toute ma rémunération et pas juste la moitié ! Ca a bien aidé pour les mois suivants, vu qu’après mi-février et ben je ne touchais plus rien. Et là j’ai compris une fois de plus la chance que j’avais de venir de mon milieu social, parce que ma maman pouvait se permettre de me payer 6 mois d’arrêt complet. Pour certain.es de mes potes, il aurait fallu en plus de tout le reste faire des démarches pour démarrer ou alourdir un prêt étudiant. Nan mais sérieux, la précarité étudiante c’est pas des blagues.

Le lendemain de ma sortie, je suis allée au ciné avec des potes. Mon kiné l’a appris par une amie qui va aussi le voir. J’ai eu un appel de lui, furax. Il m’a expliqué que rester deux heures assise d’affilée c’était une très mauvaise idée, que ça pouvait suffir à ce que mon dos lâche. Le seul truc qui me donnait encore une occasion de sortir, on me l’interdit. Je comprenais bien pourquoi, je comprenais bien qu’il disait tout ça parce qu’il s’inquiétait. Mais purée, c’était MA seule sortie. A ce moment-là, j’envisageais pas de retourner au bar tout de suite, trop de monde, ça me terrifiait.

Oh et puis, aussi, il a fallu gérer ma famille et mes ami.es. Dont certain.es se sont plaint.es que je les aie pas mis.es au courant quand j’étais à l’hosto. Si si, je vous jure. Ma maman est revenue me voir le weekend suivant, en m’apportant un sac de nourriture. On a été faire mes courses. Oui, parce qu’encore une chose pas du tout prise en charge quand tu es étudiant.e : les aides à domicile. D’après mon infirmier, quand tu travailles et que tu as un accident comme le mien, la sécu mets en place des trucs où tu peux demander de l’aide pour faire tes courses, ton ménage, descendre tes poubelles, tout ça. J’avais la chance d’avoir une coloc et des potes génialaux. Merci à elleux. Ensuite, après nos courses, on est allées voir la Fanfrale (la fanfare de mon Ecole, dont je fais partie) jouer en centre ville. En fait, c’était la première fois en trois ans à Nantes que ma maman venait me voir, donc je voulais lui montrer des trucs. On est restées les écouter un peu, et puis j’ai commencé à fatiguer, donc on est retournées chez moi pour que je puisse faire une pause. J’ai proposé à ma maman qu’on reparte 30 min plus tard, et je suis allée m’allonger. Quand je me suis relevée, elle avait commencé à travailler. Je lui ai demandé si elle en avait pour longtemps, et comme d’hab elle m’a dit que non. 20 min à l’attendre assise plus tard, j’ai du retourner m’allonger. Elle a vu que j’étais pas très contente, donc elle a fini par éteindre son ordi et on est ressorties. On est repassées voir la Fanfrale, et après on a été au passage Pommeraye, entre autres pour acheter des kouign aman – pour moi, et pour que ma maman en rapporte à mes frères. J’ai laissé ma maman au tram à Commerce, elle allait prendre son train. Et je suis rentrée. Pour celleux qui sont jamais venu.es chez moi, y’avait environ 100m entre l’arrêt de tram et mon appart. Je fais mon trajet, en marchant à mon rythme, avec mon téléphone dans une main et mes gateaux dans l’autre. Une bande de mecs passe autour de moi, ils allaient dans l’autre sens. L’un d’entre eux essaie de prendre mon sac de gateaux (NAN MAIS CA VA PAS?!) et me balance « nan mais là faut retourner t’habiller ». J’ai pris le validisme comme une énorme claque dans la gueule. Je commençais à percevoir les problèmes que ça posait. Je m’attendais pas à autant de violence. J’étais en manteau, ils n’ont sans doute pas vu que j’étais handicapée. C’était sûrement que du sexisme, pour eux. Mais ce qu’ils disaient, c’était que mes vêtements (à savoir jean lâche, y’en a qu’un seul que je pouvais mettre, baskets de course et manteau) n’étaient pas assez bien, pas assez féminins. Déjà qu’en temps normal, je supporte pas qu’on se permette des commentaires sur le physique des personnes dans la rue… Mais : je n’avais pas le choix. J’avais beau savoir que c’était des cons, me dire que je m’en foutais… J’étais au fond. Première semaine hors de l’hôpital, et on m’insulte parce que je peux pas mettre une robe cintrée et des talons aiguilles ?

Le weekend suivant, mes grands-parents paternel.les sont venu.es me voir. C’était l’horreur. Iels ont passé toute la journée à me plaindre et à me traiter comme si j’étais en sucre. Oui, j’avais mal, oui, c’était pas ultra chouette tous les jours. Mais le dernier truc dont j’avais besoin, c’était bien de passer une journée avec des gen.tes qui m’expliquent en long en large à quel point ma vie est nulle. Je sais, merci.

Le mercredi 25 janvier, c’était mon dernier jour d’anti-inflammatoires. J’y avais pas pensé plus que ça. Le jeudi soir, j’avais des potes chez moi, notamment un ami très cher que j’avais pas vu depuis sacrément longtemps. Une soirée chouette de prévue, donc. Mais en fait, non. A partir de 15h, j’ai plus tenu debout. L’infirmier m’apprendrait plus tard que c’était sûrement le contre-coup de l’arrêt de ces fameux anti-inflammatoires. Contre-coup dont absolument personne ne m’avait parlé. J’ai passé l’après-midi et la soirée à hurler de douleur dans mon lit. Vers 23h, je me suis forcée à me relever pour aller manger. J’avais du prendre du tramadol pour atténuer la douleur, et je savais que si je mangeais pas j’allais probablement me mettre à vomir. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, sûrement une chute de tension, mais quand j’ai voulu me lever, mes jambes se sont dérobées sous moi. C’est très dur d’écrire, là. J’ai dû remonter des fils de discussion pour retrouver la date et l’heure, et ça me replonge dedans… J’ai commencé à écrire ce paragraphe il y a plus d’une heure, mais je dois m’arrêter régulièrement parce que je fonds en larmes et que je sens l’angoisse monter. Je n’ai pas pu bouger pendant quelques minutes, ni appeler à l’aide, j’étais figée par la peur. Je hurlais silencieusement dans ma tête. Une partie de moi hurlait que ça y est, j’avais trop forcé, ma moêlle épinière s’était rompue, je ne marcherai plus jamais. Je n’essaie absolument pas de sous-entendre que les personnes qui ne peuvent pas marcher ont forcément des vies tristes ou quoi que ce soit, c’était juste très difficile à ce moment-là (et ça l’est toujours) d’imaginer ma vie sans pouvoir marcher. J’ai réussi à me relever assez pour me recoucher. J’avais peur. Très peur. Je suis restée toute seule dans le noir à pleurer pendant presque une heure, en pleine crise. Et c’est passé. Je suis allée me faire à manger, mais c’était trop tard, le tramadol faisant effect, j’ai vomi tout mon repas même pas une demie-heure plus tard. De façon à la fois géniale et nulle, y’avait 5 personnes dans mon salon. Oui, parce que j’ai oublié de vous en parler, mais le weekend suivant, on avait un weekend de retrouvailles du BDE prévu à Bruxelles. Le seul moyen que j’y aille, c’était en ambulance. Vous vous en doutez, ça s’est pas fait. Tou.tes mes potes du BDE sont parti.es en weekend ensemble. Et mes billets de train non-remboursables, aussi. J’ai eu beau essayer d’expliquer la situation à la SNCF, iels s’en foutaient. Du coup, trois des filles du BDE dormaient chez moi ce soir là, vu qu’elles partaient ensemble le lendemain aux aurores. Elles étaient hyper contentes de partir, de retrouver plein de gen.tes en stage ou double-diplôme ailleurs et qu’on avait pas vu depuis super longtemps. Moi, j’allais passer mon weekend seule, j’étais pliée par la douleur et je flippais toutes les celules de mon corps. Mais quand elles m’ont vu sortir de ma chambre après avoir vomi, elles ont été supers.

Quelques jours plus tard, on a fait une préchauffe de soirée en boite chez nous. A la fin de la préchauffe, mes potes sont parti.es en boite. Moi, j’ai été me coucher. C’était incroyablement déprimant, heureusement que ma meilleure amie, qui est à Montréal, a pris du temps pour qu’on s’appelle.

Tout le mois de janvier s’est un peu déroulé dans cet état assez galère où j’alternais entre avoir un million de choses à faire, la nécessité de dormir et de me remettre, et la sidération de ce qui m’arrivait. Comme j’avais pas mal de temps allongée avec mon ordinateur, j’ai aussi énormément regardé de séries, de films, et surtout j’ai commencé à lire des articles. Des tonnes d’articles. Les derniers jours précédants ma radio, j’étais complètement survoltée, j’avais peur d’une mauvaise nouvelle, et en même temps j’anticipais ce qu’on m’autoriserait peut-être si tout allait bien. Notamment, pouvoir enfin dormir sans mon corset ! Ce qui impliquait que je pourrais de nouveau respirer normalement plus que les 15 minutes où l’infirmier.ère me lavait tous les jours.

*A ce sujet, j’incluerai dans l’épilogue un budget rapide de combien m’ont coûté ces 6 mois d’arrêt maladie.

C’est tout pour le troisième chapitre 🙂
A suivre : Chapitre 4 : kiné – du 7 février au 10 mars 2017.

 

Source de l’illustration : https://www.flickr.com/photos/aquamech-utah/24445486463

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