Militantisme…S?

Petite info avant de commencer : je vais utiliser des mots. Si y’en a que vous comprenez pas, je vous conseille de vous référer au lexique réalisé par Alistair (de la chaîne HParadoxae) disponible ici.

Avec mes autres ami.es militant.es, on se pose tout le temps des questions sur notre légitimité à dire des trucs. C’est vrai, après tout, qui on est pour ouvrir nos bouches ? En quoi nos vies permettraient plus que d’autres de faire passer des messages et ouvrir des réflexions politiques ? Notamment, un truc que j’entends très régulièrement (et souvent par des personnes qui elles-mêmes ne foutent rien pour faire bouger quoi que ce soit), c’est qu’on se la pète, qu’on croit que nos vies sont importantes, qu’on a la folie des grandeurs. Ces personnes voudraient qu’on arrête nos façons de militer, parce que « c’est pas comme ça qu’il faut faire » et « qu’on dessert nos causes ». Ce reproche, c’est mon coloc qui, pas content que je lui dise que la première chose qui l’intéresse sur sa future nouvelle collègue c’est qu’elle soit jolie c’est sexiste, me dit que « c’est ça le problème avec le féminisme, les meufs comme toi donnent pas envie de s’y intéresser ». C’est aussi un reproche qu’on lit énormément sur Twitter, soit disant que le « militantisme Twitter » ne fait rien changer (pour mieux nous demander de nous justifier, jusqu’à épuiser des militant.es et les faire fuir des réseaux – si vous ne suivez pas Twitter, retenez que La Tronche en Biais sont misogynes, que Crepe Georgette est une blogueuse à suivre assidument, et si vous voulez les détails, cherchez-les). Petite liste non-exhaustive de trucs qui se passent cette semaine et qui prouvent le contraire :

– Récemment, une brasserie pas loin de Lille avait pour idée de lancer une bière appelée « la Sal’hop » (jeu de mots sur ‘hop’ qui signifie houblon – un des ingrédients clefs de la bière – en anglais), avec des visuels allant avec le nom, la totale. On a été des centaires à dénoncer la brasserie sur les réseaux, et un certain nombre à déposer des réclamations au CSA. Et ben je viens de recevoir un courrier, la brasserie a un procès sur le dos. « Ouiiiiiiiiiiiiii mais c’est parce que vous avez signalé aux autorités ». Alors déjà, ça suffit de blâmer les victimes. Ensuite : Ouiiiiiiiiiiii mais si on avait pas été TRES nombreuxes sur les réseaux sociaux à relayer le problème, y’aurait jamais eu assez de signalement pour qu’il se passe quoi que ce soit.

– Suite au mouvement #MeToo sur les réseaux, le gouvernement québecois a décidé « l’octroi immédiat d’une subvention de 680 000 euros aux organismes venant en aide aux victimes d’agressions sexuelles. La police de Montréal a ouvert une ligne téléphonique permanente pour les dénonciations d’agressions sexuelles. »

– La parole de millions de femmes, hommes trans, personnes non-binaires, personnes intersexes (et, oui, d’hommes cis dyadiques, lâchez moi) s’est libérée avec les retombées de l’affaire Weinstein, permettant à énormément de personnes de mettre des mots sur ce qu’iels ont vécu, d’avancer, de ne pas se sentir seul.e.

Bref, il y a plein plein PLEIN d’exemples de cas où réagir sur les réseaux change des choses.

Ce fameux « tu dessers ta cause », je peux plus l’encadrer.

Je peux plus l’encadrer, parce que ces dernières semaines ont été particulièrement dures à vivre sur les réseaux pour toute personne qui a déjà été harcelée, agressée ou violée. Toute personne qui n’est pas un homme cis, donc. Pas qu’aucun homme cisgenre dyadique n’ait jamais vécu ça, mais chaque personne qui n’est pas un homme cis dyadique a déjà vécu ça. (C’est bon, vous saisissez la différence?) Oui, c’est difficile pour vous de voir que tou.tes vos potes meufs/hommes trans/personnes non-binaires/personnes intersexes ont été agressé.es. Mais c’est dur pour nous, aussi. C’est dur parce qu’on a beau savoir que ça nous arrive à tou.tes, on garde l’espoir que celleux qu’on aime soient pas concerné.es. C’est dur de les lire témoigner, comme pour vous. Mais c’est aussi dur parce qu’à chaque témoignage qu’on lit, à chaque #MeToo sur Facebook ou Twitter ou Insta, nos traumas nous reviennent dans la gueule. Parce qu’à chaque témoignage qu’on lit ou qu’on entend, on pense à une autre situation qu’on a vécu, et on se rend compte de ce que c’était, du nom que ça a. On se re-découvre survivant.es. Tous. Les. Jours.

Avant-hier, un YouTubeur connu (le Joueur du Grenier, OOOOOOH JE BALANCE) a fait une remarque sexiste sur Twitter. Pour résumer, il disait qu’il était pas hyper jouasse de l’évolution d’Harley Quinn. Parce que, et je le cite « Faire de Harley Quinn une dominatrice intelligente qui écrase le joker c’est comme faire de Wolverine un petit geek a lunettes. C’est n’imp. » Les mots ont un sens. Et ici, sous-entendre qu’une meuf qui est psy (et a donc plus de 10 ans d’études supérieures) ne pourrait pas être « intelligente » et échapper à la domination du Joker, bah c’est une remarque de merde. Il trouve pas ça logique par rapport à l’évolution du personnage ? Bah qu’il le dise comme ça. Bon, bref, ce tweet était sexiste. Et une meuf lui a fait remarqué. Peut-être à cause de tout ce dont je parlais avant, peut-être du fait qu’apparemment c’est pas sa première remarque pourrie, peut-être du fait de rien de tout ça et qu’elle a le droit de réagir comme elle veut, elle a dit « vos youtubeurs, là, [emoji poubelle] ». Et là est le problème : la réponse du JdG, ça a été de dire que c’était « l’agenda féministe ». Bon, je vais pas continuer à expliquer pourquoi c’est qu’un con, au pire si vous voulez plus d’explications cherchez-les. Mais derrière ça, quand j’ai demandé à des potes (mecs cis) pourquoi ils aimaient bien ce YouTubeur, ils m’ont dit qu’il faisait des trucs intéressants, même si parfois il dit de la merde. Et c’est pas le cas d’Harvey Weinstein ? De Roman Polanski ? De Bertrand Cantat ? Vous la posez où, la limite de ce que vous cautionnez ? Au viol ? Au viol sur mineur.e ? Au féminicide ?

Je vais vous poser la question différemment : comment voulez-vous qu’on vous parle de ce qu’on vit, harcèlements, agressions, viols, quand vous êtes même pas capable de vous désolidariser d’un mec que vous connaissez que parce qu’il fait des vidéos ? Comment vous voulez qu’on puisse vous parler de tout ça, quand ça concerne vos potes ? Oui, je le rappelle si y’a besoin (et clairement c’est le cas), dans 74% des cas, la victime connait son violeur. Donc y’a fort à parier que vous aussi, vous connaissiez son violeur.

Réactions des mecs

Vous avez vu, je vous ai même fait un beau graphique !

Ces questions sont particulièrement difficiles à soulever en milieux militants, parce que soit disant que militer pour quelque chose ça ouvre la porte à tout dire sans se prendre de reproches. Par exemple, on a eu une discussion avec des ami.es sur une vidéo d’Emy, une youtubeuse, où elle demande la fermeture des parcs aquatiques animaliers. Le problème, c’est qu’à un moment donné dans la vidéo, elle dit un truc du style « oui, je mange de la viande, je suis un carnivore tout comme les lions et ça ne fait pas de moi quelqu’un d’illégitime à la défense animale». Mais ça a énormément de rapport, en fait, parce que c’est impossible de dénoncer l’insémination forcée, la captivité dans des conditions inadaptées, atroces, et même la captivité tout court, le meutre et le poussage au suicide, et tout le reste, quand il s’agit de dauphins et d’orques, mais de n’avoir aucun problème à directement y contribuer pour les vaches, les moutons, les poules, les cochons, etc. Alors oui, moi aussi j’ai un jour dénoncé les conditions de vie dans les parcs aquatiques alors que je mangeais de la viande – bon, pas sur des réseaux, plus en signant des pétitions tout ça. Parce que je ne savais pas ce qu’était la réalité. Mais – même si à l’époque je savais pas ce que c’était – je l’ai jamais fait en tapant sur des antispécistes venu.es m’expliquer la vie. Mais peut-être que je l’aurais fait. Aujourd’hui aussi, je peux dire des conneries. Mais alors quoi, il faut arrêter de militer, et même de faire des trucs tout court, parce que, peut-être, on peut dire des bêtises ? Non, et c’est une transition parfaite pour la dernière étape de mon raisonnement (nooooooooon c’est pas du tout fait exprès (en fait si)).

La dernière étape, c’est aussi ce qui fait que la plupart du temps, je ne comprends pas les réactions qu’on se tape parfois. Dans ma tête, le truc numéro un à respecter dans tout ce que je fais, c’est d’écouter des personnes concerné.es. Et si possible, militant.es. Parce qu’on peut avoir intériorisé des oppressions, et que donc par exemple une meuf qui vous dit qu’un truc n’est pas sexiste ne veut pas dire que ça ne l’est pas. Elle ne parle pas pour nous toutes. En fait, aucune victime d’oppression ne parle pour toutes les autres. La différence, c’est que quelqu’un.e qui fait un travail militant sur un sujet aura peut-être plus les clefs de lecture pour savoir si ce que vous faites ou dites relève de cette oppression. Ca veut pas dire que les militant.es se trompent jamais. Par exemple, il y a quelques jours, un mec que je suis sur Twitter a utilisé le #IveDoneThat. Le principe du hashtag, c’était pour les mecs de dénoncer les comportements toxiques qu’ils avaient pu avoir, les fois où ils avaient harcelé, agressé, violé. Perso, au début, je trouvais ça pas con. Parce qu’utiliser ce hashtag, ça aurait pu être une façon de dire que oui, les agresseurs, harceleurs, violeurs, sont les mecs qu’on cotoie. Avec qui on vit, va en cours, se tape des barres. Mais déjà, pourquoi faire ce hashtag maintenant ? Pourquoi utiliser la libération de la parole et la « vague » que ça crée sur les réseaux ? Si ce n’est pour ramener l’intérêt sur les mecs cis qui étaient méchants mais maintenant ils sont gentils et quand même on pourrait le reconnaître naaaaaaaan ? Avec en plus le truc ultra-chouette (spoilers: non) de nous mettre tou.tes, nous, survivant.es, devant l’évidence que même les mecs qu’on pensait safe le sont pas du tout ? Non, c’était pas une bonne idée, ce hashtag. En tout cas, pas comme ça, et pas maintenant. Mais ce mec, donc, a utilisé ce hashtag après avoir demandé leurs avis à des potes féministes. Rapidement, il a compris que c’était une connerie. Et il a supprimé ses posts et s’est excusé. ÇA. Ça, c’est ce que je voudrais voir plus souvent. Des personnes qui se trompent, OUI, mais qui l’admettent et s’excusent.

Se remettre tout le temps en question, surtout quand quelqu’un.e vous dit que vous avez fait ou dit une connerie, c’est fatiguant, oui. Mais on n’en meure pas, promis. Les victimes d’oppressions en meurent. Tous les jours.

Publicités

2 réflexions sur “Militantisme…S?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s